extrait de l'"Essai de clownistique" de Frédéric-Emmanuel Segelstein
Le petit masque rouge
Il est étonnant que la figure du clown soit si répandue étant donné le jeune âge de cette forme spectaculaire. Le nez rouge vient de la piste du cirque où il est
né, sans date, comme un enfant trouvé. Vers 1860 après Jésus-Christ ? Ou vers 228O après Aristote ?
Tristan Remy, historien de référence sur le sujet, ouvre plusieurs pistes dans son ouvrage (Les Clowns). Tous n’auront pas le courage de décortiquer le « style
romanesque » de cet écrivain passionné. Le clown serait né dans le premier cirque (en Angleterre ?) en 1768, à l’époque où celui-ci était un spectacle équestre militaire. Un écuyer ivre ne
parvenant pas à tenir sur son cheval en dépit d’une volonté acharnée provoque l’hilarité collective. Philip Astley, directeur du cirque, aurait réitéré la proposition les jours suivants au vu de
ce triomphe. Mais il n’est pas du tout certain que le clown au nez rouge soit né en cet endroit. Une autre légende raconte qu’il serait peut-être né en Allemagne, en 1869, dans un cirque. Un
garçon de piste maladroit (Tom Belling, acrobate américain) se serait pris les pieds dans le tapis, s’écrasant le nez. « August » signifie l’idiot en argot berlinois de l’époque… mais les
historiens contestent en disant que l’apparition du mot « august » est postérieure à l’apparition de ce clown. Tom Belling l’aurait ramené d’une tournée en Russie.
Les artistes d’alors restaient peu de temps au même endroit et voyageaient d’établissement en établissement à travers l’Europe, parfois plus loin encore.
Pour cela Tristan Remy est très clair, si vous voulez savoir de qui Chaplin s’est « inspiré » en reprenant la silhouette « chapeau melon, pantalon large, veste
serrée, canne et dandinement », d’où vient tel ou tel type de clown, ou encore comment l’auguste a supplanté le clown jusqu’à en prendre le nom, son livre est admirable de précision. En revanche
rien ne spécifie à quel moment et en quel endroit le nez rouge est né, puis devenu sphérique, dans la forme que nous lui connaissons de nos jours. Mais cela a-t-il une importance capitale
?
J’ai pu constater au fil du temps que le clown se montre souvent excentrique. Par sa tenue, son langage, son comportement hors du commun, jusqu’à sa logique dont la
raison peut échapper à l’entendement rationnel. L’hypothèse qui propose le nez rouge originaire d’un pif d’ivrogne, puis qui aurait muté jusqu’à sa forme épurée offre pour une fois un regard
positif sur l’alcoolisme.
Ainsi il est courant de le voir comparé à l’ivrogne, à l’idiot du village, au maladroit… figures représentatives de « l’inadapté ». Jusqu’aux enfants auxquels les
parents disent d’arrêter de « faire le clown » lorsqu’ils optent pour un comportement indiscipliné (ce qui leur apprend par défaut ce qu’est un clown au sens commun). Dans ce langage courant on
peut distinguer un point de vue de néophyte sur le clown, mais toutefois pertinent. S’il est certain que le spectateur attend du clown qu’il le fasse rire, il attend aussi de voir un persona hors
norme. En cela les grands burlesques du cinéma et du spectacle vivant sont des clowns, des « inadaptés ». Aux yeux de chaque spectateur, le clown se voit d’emblée attribuer le statut de celui qui
ne fait pas comme les autres.
Transporter de telles particularités d’esprit ou de corps ne facilite pas la vie civile. Les assumer dans un contexte ludique questionne le point de vue et les
valeurs de chacun. Les défauts se métamorphosent en qualités dans le contexte spectaculaire. Il est aisé de comprendre l’attrait d’un tel jeu pour envisager le monde autrement.
D’un autre point de vue, en essayant de retracer le chemin originel du nez rouge, j’ai envisagé une justification de cet appendice voyant :
En observant les disciplines du cirque une à une on conviendra que toutes rivalisent avec la pesanteur, naviguant dans les airs, jusqu’aux volants. Tous remettent
en cause la fatalité de la chute, jongleurs, acrobates, équilibristes, funambules,… Et, pour ce faire, tous emploient les dynamiques corporelles du feu et de l’air. Ce sont les dynamiques de la
fête, du renouveau, de la joie, de l’amour, du rêve tout en légèreté.
La petite sphère rouge symbole des deux éléments air et feu devient l’emblème du cirque.
Le nez rouge apparaît en grand sur les affiches au milieu de visages hilares, il est porteur d’un mythe dont les éclats brillent encore. Puis le clown, pour un
temps, est devenu une animation pour les enfants faute de pouvoir intéresser les grands et encore de nos jours nombreux sont ceux qui n’imaginent pas le clown autrement.
Ce qui l’aurait maintenu en vie quand plus rien ne laissait espérer un renouveau, c’est la fascination des enfants pour cette figure à nez rouge. Ils y sont
particulièrement réceptifs, d’ailleurs pour les plus petits un jeu minimaliste peut suffire, tant le nez rouge est spectaculaire en lui-même.
Pierre Byland a amené le nez rouge chez Jacques Lecoq en 1962, qui l’a classé parmi les jeux masqués, et voilà.
Il relance une génération pour plancher sur le sujet. Et si nous étions à l’aube d’une histoire qui nous dépasse, d’une forme spectaculaire au large devenir
?
En envisageant le nez du clown comme « le plus petit masque du monde », et un masque à part entière, Jacques Lecoq a généré une « nouvelle vague ». Presque
l’émergence d’un nouveau jeu !
Le maître classa ce jeu parmi les théâtres. Est né « le clown de théâtre ». En cela il donne une impulsion considérable à l’évolution du jeu des clowns, un coup de
pouce puissant à la nouvelle génération.
Je relève quelques-uns de ses propos :
« Les masques sont régis par les quatre éléments »
En conséquence, le nez du clown l’est donc aussi… Il est aisé de reconnaître le feu et l’air dans la petite sphère rouge : le feu par la couleur, l’air par la
sphère.
Cela impliquerait une dominante festive, plutôt joyeuse, ardente et/ou rêveuse. Ces éléments légers propulsent le clown vers les hauteurs, engageant une forme
d’insouciance issue du feu (amour, passion, colère…), ou de l’air plus onirique. Ici apparaissent la candeur, la jeunesse éternelle, la folie des idéaux, le désir, le sport, le jeu… c’est dire
que dans le nez du clown sont inscris les traits dominants du jeu clownesque, les lois et dynamiques fondamentales développées au long de cette étude.
« Le nez est le caractère du masque »
On peut entendre que le nez, à lui seul, ne peut être un masque à part entière ! « Le plus petit masque du monde » serait-il un morceau de masque ? Mais quel
morceau, pour que le maître le classifie tout de même comme un masque ? Isolé ou assemblé à une étoffe, le nez rouge sans faciès autour évoque une larve de clown. Le nez rouge est une épure,
un
fondamental, un masque sans expression aucune, sans passé ni mémoire.
Le masque « complet » du clown implique donc la totalité du visage de l’acteur métamorphosé (ou « mis en lumière », dixit André Riot-Sarcey) par le nez rouge. En
conséquence le masque du clown dans sa totalité n’est peut être pas si petit, aussi charmante soit la formulation de Lecoq.
« Tout masque est une promesse faite au spectateur »
La promesse du nez rouge est de « faire rire », il n’y a pas d’autre alternative. Faute de pouvoir honorer la promesse, les acteurs délaissent le nez rouge ou
cessent de jouer. S’il est une qualité indispensable pour l’acteur en clown, c’est bien le courage ! Faire rire est une chose, mais le promettre et le faire ensuite en est une autre.
Le clown fait rire, pas seulement. La diversité des clowns amène à dire plus largement qu’il tend à émouvoir. Le rire serait une conséquence du jeu plus qu’une fin
en soi. De fait, sans chercher à provoquer le rire, s’il joue bien le clown génère les rires des spectateurs.
Eric Smadja précise « que seul le latin dispose d’un mot pour désigner le rire (risus) alors que dans la Bible, il y avait deux termes, sâhaq (rire joyeux et
positif) et lâhaq (rire de moquerie) tandis que chez les Grecs gelân désignait rire et katagelân se moquer de. » Ainsi la promesse du masque dont il est ici question concerne le rire joyeux et
positif et non pas l’autre qui serait celui sollicité par le bouffon.
Le « rire avec » est celui qui propulse la tête, le buste en avant, et tend à l’inclinaison qui plie le ventre, c’est celui qui porte vers les rires les plus
intenses. C’est un rire de sympathie, de joie. Jusqu’à se tordre de rire, pleurer de rire, etc. (par opposition aux rires « de » et « contre » qui sont les rires de la moquerie et du
déni).
De fait, le spectateur délègue pouvoir à l’acteur d’agir en son nom. Si l’acteur honore le contrat (alors le spectateur ressent l’envie, le désir d’être à la place
de l’acteur), il fera rire, s’il surpasse les attentes implicites, il fera pleurer de rire.
Le rire des spectateurs est un indice précieux. Les débutants, parfois, le reçoivent comme une récompense, mais ce serait alors une méprise. Les rires des
spectateurs sont au mieux des encouragements et rien de plus.
« A tout masque son contre-masque »
Le contre-masque n’est pas contenu dans le masque, il est ce que le spectateur n’attend pas du masque et qui se révèle dans des cas particuliers, de façon
ponctuelle.
C’est un procédé qui permet de donner du vivant et du relief au jeu
Les éléments lourds (eau et terre) appartiennent au contre-masque du clown dans la mesure où son masque est rouge et sphérique. Certains clowns jouent des masques
aplatis, bulbeux, sombres ; leurs masques n’étant ni vraiment sphériques
et/ou ni vraiment rouges, modifient la promesse et les proportions masque/contre-masque du jeu.
Souvent sont apparentés le clown et le bouffon. Il y a pourtant dans ces deux styles extrêmes une distinction fondamentale. L’un s’appuie sur les éléments lourds et
l’autre sur les éléments légers.
Leurs masques et contre-masques sont simplement inversés, ils sont par conséquents aussi distincts que familiers. Serge Martin les place en deux extrêmes opposés
dans son ouvrage Le Fou, roi des théâtres.
Il existe des variantes assez heureuses du nez rouge. Notamment le nez dit « carré » propose un clown plus « rationnel » et pragmatique, tel celui de Charlie
Rivels. Ce masque reste rare et précieux. Longtemps les clowns ont construit leur nez à « la pâte à nez ». La fabrication des masques peut concerner les professionnels comme les amateurs, mais
techniquement elle n’est pas toujours facile d’accès. Le masque influence le jeu, par sa forme, sa taille et sa couleur.
Dans la gamme des nez d’autres couleurs, le noir propose le jeu le plus intéressant et il conduit vers le bouffon. Les autres couleurs telles que le jaune,
l’orange, le bleu… ont une incidence immédiate sur le jeu. Le bleu temporise, modère et attriste, le jaune pense et réfléchit beaucoup, le violet flippe. Les variantes de formes modifieront de
la même manière la promesse faite aux spectateurs.